Le déluge, un mythe insubmersible

Le mythe pour racines

Le mythe

Le mythe raconte l’origine d’un peuple, l’origine d’une culture, l’origine de l’humain, le rapport infiniment complexe de l’homme avec la mort, avec le monde des dieux, avec la nature qui l’entoure et qu’il ne comprend pas.
Apparemment simple, parfois lapidaire, il résiste à l’analyse superficielle, il est le résultat de siècles de transmission orale et se compose de motifs d’une densité symbolique rare.

Chaque culture semble s’être dotée de mythes spécifiques. Des Perses aux Inuits, en passant pas les Hébreux, les clans s’ancrent dans une mémoire commune transmise de générations en générations sous forme de récits comme Gilgamesh pour la Perse, par exemple, le Mahàbhàrata pour l’Inde, les nombreuses histoires des dieux de l’Olympe pour les Grecs, et une partie de la Genèse pour les Hébreux .

La culture judéo-chrétienne, ainsi que l’Islam ont ainsi en commun les textes composant les onze premiers chapitres de la Genèse.

Mes racines

Ces onze chapitres, la Création du monde, le jardin, le fruit, le meurtre d’Abel, la création de la première ville, le déluge et enfin Babel, représentent pour moi la partie « mythique » de ma culture, le socle sur lequel s’ancrent représentations et symboles communs à ceux de mon « clan ».
Transmises de générations en générations, souvent à notre insu, ces histoires forment un sédiment riche où puiser motifs, références, symboles, façons de se dire et sentiments d’appartenance.

Dans ma pratique de conteuse, ces récits ont une place à part et s’adressent à un public particulier.
Si les contes merveilleux sont indiqués pour tout public dès l’âge de 5 ans, je réserve le mythe aux adultes et aux adolescents.
Il s’agit en effet de les initier à un récit qui ne s’explique pas. Qui n’est pas forcément cohérent et qui soulève des questions auxquelles il ne répond pas.
C’est l’ombre des dieux et le mystère de l’origine qui est raconté ici. Et le poids du destin sur l’individu. Et l’impuissance de l’humain face aux dieux.
Raconter Œdipe à des adolescents de 15 ans me demande toujours du courage, tellement j’ai l’impression de leur raconter une forme de vérité implacable dont j’aimerais tant par ailleurs qu’ils soient protégés.

L’infantilisation

Il est utile de rappeler ici que la tradition populaire (orale s’entend, puisque le peuple, à majorité paysan, reste analphabète pendant de longs siècles) avait très peu de contes spécifiquement destinés aux enfants, pour la raison principale que la notion d’ « enfant » n’existe pas vraiment avant la moitié du XIXe siècle (le premier livre de puériculture apparaît en France en 1890, et encore, pour le bénéfice de la seule bourgeoisie)
Tout au plus connaît-on quelques randonnées , jeux de doigts ou contes de nourrice.

C’est vers la moitié du XIXe siècle seulement qu’on voit apparaître les premiers signes d’une littérature spécifiquement destinée aux enfants. Littérature pédagogique et moralisante, qui a pour mission d’éduquer le jeune enfant aux valeurs bourgeoises de l’époque.
L’enfant est considéré comme un être en devenir, à corriger, à dresser pour lui éviter de succomber à ses penchants naturels, forcément mauvais. La bibliothèque du jeune bourgeois se compose alors de fables, d’Abécédaires, des ouvrages de PERRAULTt et de la COMTESSE DE SEGUR, ainsi que de la Bible.

La COMTESSE DE SEGUR, outre Les Malheurs de Sophie, a édité un volumineux ouvrage La Bible d’une grand-mère, ou elle réécrit en huit volumes les textes bibliques, à la façon des Petites filles modèles…

C’est cette époque qui reprend le mythe, comme les légendes et les contes, pour l’annexer au monde de l’enfance. Il s’embourgeoise, se moralise, s’explique, s’expurge, s’écrit au passé simple dans une langue châtiée et devient le garant de valeurs de l’époque, perdant de ce fait sa complexité, son symbolisme et sa densité.
Exemple éclairant de cette infantilisation du conte, le tollé général qui suivit la parution en 1812, puis en 1815, des deux volumes des contes des frères GRIMM qui furent jugés par le public allemand violents, crus et inadéquats pour des jeunes enfants. Les deux frères les rééditèrent rapidement, non sans en avoir retiré les plus crus et parsemé ceux qui restaient de formules pieuses.
(Ce n’est que deux siècles plus tard que la réédition des premiers tomes fut possible)

Il faut attendre les années 70-80 pour que le conte quitte enfin le petit monde des bibliothèques et de l’école enfantine et rejoigne enfin les rivages du monde de l’adulte.
C’est en partie dû à Mai 1968 : le retour à la campagne, les découvertes extasiées d’un Bernard CRETTAZ devant les contes en patois du meunier de Vissoie, les recherches d’une Edith MONTELLE dans les coins perdus du Jura, la jubilation d’un Henri GOUGAUD devant la truculence des contes de son pays, ou d’un Pierre JACQUEZ HELIAS devant ceux de Bretagne.

L’ouvrage de Bruno BETTLEHEIM , traduit en français en 1976, va achever de rendre au conte populaire ses lettres de noblesse en l’interprétant à la lumière de la psychanalyse.
Désormais, le conte est à la mode !
Il plaît, il intrigue, il questionne, il devient … désirable !
Puis les conteurs se professionnalisent, et racontent de plus en plus aux adultes, ravis de découvrir une matière complexe, drue et roborative qui ne ressemblent en rien aux histoires vieillottes et « gnan gnantes » qu’on leur contait autrefois.

Si donc le conte a enfin rejoint du monde de l’adulte, il n’en va malheureusement pas de même pour les histoires de la Bible qui font hélas toujours partie du monde des enfants ! Les derniers endroits où « le conte pour enfant » n’a pas bougé, même s’ils se raréfient, c’est l’Eglise.
Raconté avec une extrême bonne volonté et souvent avec compétence, la narration biblique reste malheureusement encore souvent infantilisante, moralisante, et ennuyeuse et cousue de fil blanc.

Mais comment faire autrement ?

Comment raconter à des enfants des contes de sagesse (les paraboles), habituellement destinés à un public d’adultes et qui ouvrent au questionnement , sans les assortir d’un happy end ou d’une explication ?
Comment raconter le miracle, la sauvagerie des textes des Juges, la violence extrême de la prise de Jéricho, la scandaleuse tentative du sacrifice de son fils par un père obéissant (Abraham et Isaac), sans parler de l’histoire de Noël, sans arranger le récit pour qu’il soit adapté et « compris » par les enfants ?
Le déluge
Voici un exemple qui illustre parfaitement ce glissement.
Il ne viendrait à l’idée de personne de raconter aux enfants ce récit terrible de destruction totale, d’apocalypse, de catastrophe et de chaos. Or curieusement il figure en bonne place dans une bibliothèque de petits : puzzle, mobiles, jouet en bois et même Playmobil, sans oublier les éditions enfantines qui y sont toutes allées de leurs publications.
On y découvre le père Noé devient le père Noël, barbe blanche, sourire accueillant, bras largement écartés, entouré d’une arche-crèche pimpante, (j’ai même vu, dans un album, des géraniums aux écoutilles…) bondée d’animaux charmants, doux comme des peluches et autres doudous, propres, à poils et à plumes !…
Partout, on glisse habilement sur la noyade des animaux (elle choque les enfants bien plus que celle des hommes), on tourne vite la page où il pleut pour retrouver l’arc et la nouvelle vie sur un sol sec où tous les animaux paissent autour d’un Noé jardinier..

Or ce récit s’adresse à l’adulte : il raconte un cataclysme dont l’ampleur affole.
Il ébranle la confiance en un dieu d’amour inconditionnel, il montre au contraire un dieu furieux qui détruit tout, punissant sans distinction les hommes et les animaux et chargeant le survivant-élu d’une tâche terrible !
Pourquoi raconter le mythe ?

Si j’ai décidé de m’atteler à ces textes-là et de les publier, c’est parce que je déplore la méfiance que le mot « Bible » suscite chez mes contemporains. Ce mot est devenu tabou. Il gêne. Il évoque une appartenance inquiétante à des mouvements dangereux, sectaires ou fondamentalistes.
Dans les milieux des conteurs, d’ailleurs, on me regarde avec une légère perplexité et je suis immédiatement identifiée à un mouvement confessant. Si elle raconte ces histoires, c’est qu’elle doit y croire, pense-t-on.
Or, il faut affranchir et dégager ce patrimoine oral du monde de la foi ! Je regrette que l’on se prive de ces racines-là.
C’est comme si on craignait de se retrouver coincé au Moyen Age parce que l’on visite le château de Chillon, et, pire encore, qu’on écoute avec intérêt les explications du guide !

Conter le mythe

Quel travail ardu que de se confronter au mythe !
Le mythe résiste au temps et aux modes, il surnage, insubmersible, irréductible.
Comment l’interpréter avec mes valeurs et ma sensibilité d’aujourd’hui ?
Comment raconter précisément et sobrement à la fois. Faire sentir l’émotion, sans le réduire à un récit anecdotique.
Comment respecter le mystère sans chercher une cohérence ou une explication ?

Je m’y suis immergée totalement, renoncé à comprendre. Eprouvé son mystère et sa complexité.
Et travaillé avec la version de Chouraqui.

Le récit du Déluge m’a donné du fil à retordre.
Comment respecter la densité contenue dans ces quelques lignes ?
Comment rendre palpable l’angoisse latente, comment ne pas banaliser ni moraliser, ni faire de Noé un juste conscient de son élection ?
Comment raconter la culpabilité du survivant ?
Qu’est ce que cette histoire de fils des géants ?
Comment peut-on créer puis défaire ?
Si le refus de la différence signe la fin de Jardin, qu’y a t-il ici comme refus à l’œuvre ?

Ce que je sais, au bout du conte, c’est que je me retrouve encore plus attachée à ce récit qu’avant et que, loin de s’être éclairci à mes yeux, il y a encore gagné en complexité !

En conclusion

J’en suis convaincue : il faut retrouver le chemin du mythe, le dégager de sa gangue d’enfance, l’extirper du sens dont la tradition chrétienne l’a revêtu, lui reconnaître son caractère fondateur, structurant et à la fois mystérieux, et qui pose des questions lancinantes sur le doute, l’ambivalence de l’homme, les réactions troublantes d’un dieu ambigu, parfois paradoxal, parfois bienveillant.

Il repose au fond de nos vies comme une énigme.
Et c’est très bien ainsi.
On s’attache au mystère bien plus qu’à la réponse et à la solution.
Avec une question (« Quoi ça ? » ), on marche 40 ans dans un désert pour se forger une identité.
Avec une réponse, on croupit, bien nourri, dans un esclavage confortable.
La réponse ? C’est la mort de la question !

Comme l’Arche, le mythe résiste au temps et aux modes, il surnage, insubmersible !

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